Au 19e siècle, alors que l’antisémitisme européen, qui était le début des crimes contre l’humanité qui allaient se produire au XXe siècle, commençait à se matérialiser le projet sioniste. Il s’agit d’un projet national d’hébergement pour les Juifs, censé les protéger en permanence contre les persécutions. Pour les Juifs d’Europe, il s’agit d’un mouvement d’émancipation d’un peuple, le leur. Un mouvement d’émancipation dont la réalisation est bientôt décidée en terre de Palestine. La publication de l’État des Juifs par l’écrivain austro-hongrois Theodore Herzl en 1896 et le premier congrès sioniste, à Bâle en 1897, où le choix de la Palestine comme lieu de peuplement a été décidé, précipiteront les choses. Il ne s’agit jamais vraiment de la population autochtone palestinienne, de ses aspirations, de ses intérêts ou de son opinion, étant entendu qu’elle bénéficiera des avantages de la colonisation à venir…
Voilà comment le nationalisme juif prend racine en Europe avant de s’incarner, très concrètement, sur les terres de Palestine. Ce nationalisme, venu d’ailleurs, s’impose dans un pays qui n’a pas choisi de le voir arriver. Pour exister, il lui faut créer une majorité démographique juive, ce qui implique à la fois colonisation et volonté de réduire la présence arabe. La phrase de Herzl, « pousser la population pauvre (les Arabes) au-delà de la frontière en leur refusant de travailler », résonne encore comme le manifeste d’une politique d’exclusion.
Les premiers pas du sionisme en Palestine se veulent porteurs d’un idéal collectif : la création des kibboutzim et des moshavim, ces communautés agricoles, en offre l’exemple. Mais, dans le même élan, apparaissent les premières institutions coloniales juives. On rachète des terres à de grands propriétaires absentéistes, on expulse les métayers palestiniens qui y vivent. Les syndicats sionistes privilégient systématiquement l’emploi juif, installant une discrimination économique et sociale qui va pousser nombre de Palestiniens vers la pauvreté et, à terme, attiser les braises de la révolte.
En 1947, l’ONU acte la partition de la Palestine. Puis l’État d’Israël est proclamé, la première guerre israélo-arabe éclate. 800 000 Palestiniens fuient ou sont expulsés, ils ne reviendront jamais chez eux. Malgré l’héritage collectiviste et socialiste du mouvement sioniste originel, l’État d’Israël s’érige sur un premier grand exil. Rien ne sera entrepris pour réparer ce drame. La résolution 194 de l’ONU, adoptée en décembre 1948 pour affirmer le droit au retour des réfugiés, restera lettre morte ; Israël entame même la destruction méthodique de villages palestiniens.
La guerre des Six Jours, en 1967, est présentée comme une guerre « préventive ». Mais les archives et les témoignages, depuis, sont venus balayer ce récit officiel : Israël n’était pas menacé d’anéantissement. Il s’agissait d’une offensive soigneusement préparée. Cette guerre provoque l’exil de 250 000 à 420 000 Palestiniens supplémentaires, privés eux aussi de tout droit au retour. C’est un second déplacement massif, orchestré alors même que la gauche sioniste est aux commandes.
Ces épisodes clés révèlent la réalité du sionisme de gauche face aux questions coloniales et ethniques. Ce courant, qui arborait un vernis socialiste, a accompagné toutes les étapes de la construction nationale, jusqu’à embrasser le libéralisme économique dès que celui-ci a paru mieux servir son projet. Le rêve initial d’un État socialiste qui profiterait aussi bien aux populations indigènes qu’aux colons s’est effondré, laissant place à un constat implacable, résumé en trois grands axes.
1. La domination du droit dans la société israélienne
Comment mesurer l’influence actuelle des idées de droite en Israël ? D’abord, le virage libéral est achevé : l’économie s’est ouverte, les inégalités se sont creusées. Les études de l’OCDE ne laissent aucun doute : Israël compte désormais un cinquième de sa population sous le seuil de pauvreté. L’alignement avec les États-Unis, entamé dès l’après-guerre, a accéléré ce basculement vers le libéralisme et l’individualisme.
Par ailleurs, la nécessité de maintenir la dynamique coloniale, notamment en Cisjordanie, impose de conserver un rythme d’immigration élevé. L’arrivée de juifs originaires d’Afrique du Nord, du Moyen-Orient ou de l’ex-URSS a renforcé la droite. Les premiers, souvent plus religieux, rejettent la gauche laïque et se tournent vers les partis nationalistes ou religieux ; les seconds, parfois marqués par un nationalisme exclusif, alimentent cette même tendance. Ce mouvement se poursuit aujourd’hui et ne semble pas près de s’essouffler.
La résistance palestinienne, quant à elle, n’a jamais cessé. La grande révolte arabe de 1936 à 1939, les Intifadas à partir de la fin des années 1980 : autant de soulèvements qui auraient exigé une écoute et une compréhension profonde. Mais le logiciel idéologique de la gauche sioniste, incapable d’analyser la réalité palestinienne, n’a jamais su apporter d’explication convaincante. Face à ce vide, la société israélienne retient une seule lecture : celle d’une menace ethnique permanente, que la droite promet de « gérer » avec fermeté. À chaque nouvelle flambée de révolte, la gauche s’effondre dans les urnes.
Les chiffres sont sans appel : la droite domine désormais la scène politique, avec 72 députés sur 120 à la Knesset. Dans la population juive israélienne, seuls 13 % se reconnaissent encore dans la gauche. Les plus jeunes, d’ordinaire porteurs de changement, se réclament à 70 % de la droite. La vague conservatrice s’est installée durablement.
2. La poursuite de la politique colonialiste et annexionniste en Cisjordanie et la démographie
La guerre de 1967 a ouvert une nouvelle phase d’occupation et de colonisation de la Cisjordanie, cette fois dans une logique d’annexion. La gauche sioniste, loin de s’opposer à cette politique, l’a souvent accompagnée, parfois même justifiée. Pourtant, cette stratégie a créé un défi inédit pour Israël : la question démographique. Les Palestiniens, pleinement conscients que « ceux qui partent ne reviennent pas », font du maintien sur leur terre un acte de résistance absolu. Cette présence, irréductible, pose un défi structurel à l’État hébreu et à son projet de majorité juive.
Pour mieux comprendre l’ampleur du problème, voici quelques données : actuellement, on compte 6,9 millions de Palestiniens entre les territoires et les citoyens arabes d’Israël. C’est autant que la population juive du pays, elle aussi évaluée à 6,9 millions en 2017. Le rapport est de un pour un. Si l’on y ajoute les 3,2 millions de réfugiés palestiniens dans la région, qui devraient logiquement bénéficier du droit au retour selon la résolution 194, la balance penche nettement en faveur d’une majorité palestinienne potentielle.
Cette politique de colonisation et d’annexion a ainsi engendré un casse-tête démographique insoluble pour l’État d’Israël, qui persiste pourtant dans ce choix stratégique.
3. Les alliances de la gauche avec la droite et la droite dure
Les dernières élections législatives en Israël ont offert un spectacle inédit. Pour former un gouvernement, il faut rassembler une majorité : or, la droite, malgré son poids, n’y parvient pas seule. Les affaires de corruption touchant Benyamin Netanyahou et la personnalité clivante de ce dernier ont radicalisé le paysage politique. À force de scrutins annulés et de négociations sans fin, il aura fallu attendre la quatrième élection, en mars 2021, pour qu’un gouvernement soit enfin constitué.
Le résultat ? Un « front anti-Netanyahou » rassemble la gauche sioniste, des partis non sionistes, la droite et l’extrême droite. Avec seulement 13 sièges sur 120, la gauche sioniste (Meretz et Parti travailliste) se retrouve associée à des nationalistes, des populistes, voire des formations ouvertement d’extrême droite. Ce qui était censé porter une alternative devient la variable d’ajustement d’un bloc majoritaire, dont les valeurs sont souvent à l’opposé de ses propres engagements initiaux.
Deux annonces du nouveau gouvernement résument l’ambiance : d’une part, la création de nouvelles colonies en Cisjordanie ; d’autre part, la désignation de six ONG palestiniennes de défense des droits humains comme « terroristes ». On assiste à la fois à la poursuite du processus de colonisation et à une attaque frontale contre la société civile palestinienne. Le clivage politique ne se fait plus sur des valeurs, mais autour du rejet ou du soutien à Netanyahou. Cette alliance contre-nature laisse peu de place, pour l’instant, à l’émergence d’un projet politique véritablement alternatif.
Le constat, aujourd’hui, est limpide : la gauche israélienne, exsangue, ne parvient plus à se faire entendre, ni sur la scène politique, ni sur le terrain social. Les réalités démographiques, les choix stratégiques, les alliances inattendues ont redessiné le paysage. Le rêve d’un État partagé, capable de répondre aux aspirations de tous ceux qui vivent entre le Jourdain et la Méditerranée, s’est dissipé, mais la question, elle, demeure entière.

